Le 22-08-2026
Capture d’écran de la page d’accueil du site officiel Aliens.gov de la Maison-Blanche.
Par Joël Perichaud, secrétaire national du Pardem aux relations internationales
Pour mobiliser tous les bons citoyens américains, Trump n’y va pas par quatre chemins : ils sont appelés à agir par la délation pour sauver la « vraie » America… Le 29 mai 2026, l’administration Trump a ouvert un site permettant de repérer et d’arrêter les sans-papiers sur le territoire étasunien. Cette plateforme, au graphisme et à la musique largement inspiré de la série culte The X-Files, traduit la politique anti-immigration de Washington en un dispositif mêlant divertissement (science-fiction) et surveillance, réelle, à grande échelle.
Jouant sur l’ambiguïté du terme aliens (extraterrestres ou étrangers) ce site est destiné à déshumaniser les sans-papiers, à les présenter comme des menaces dissimulées et à pousser les citoyens à les débusquer et à les dénoncer pour les expulser. Bref, la dénonciation à grande échelle…
La page web Aliens.gov utilise volontairement les codes des films ou séries de science-fiction : secrets, vie extraterrestre, dossiers confidentiels, vérités dissimulées, ovnis, envahisseurs… Elle est composée de couleurs sombres et de lettres vertes lumineuses (générique de la série The X-Files), de références à des informations « déclassifiées », le tout mettant en valeur la formule dramatique : « Ils marchent parmi nous » . En France ils disaient « ils sont partout ».
L’objectif n’est pas de divulguer de précieuses informations déclassifiées concernant des vies extraterrestres; les « aliens » qui marchent parmi nous sont les migrants en situation irrégulière qualifiés, en lettres capitales, d’ILLEGALS (CLANDESTINS).
Ce glissement de sens repose sur le double sens du mot « alien », qui désigne à la fois un étranger non-citoyen sur le plan juridique et, dans le langage courant, un extraterrestre. Le passage du second sens, au premier sens avant de rediriger le lecteur vers les migrants en situation irrégulière, vise à plaquer sur l’étranger, catégorie juridique, une atmosphère d’étrangeté, de secret et de menace.
Avant le moindre argument, le seul mot d’Alien a déjà façonné la compréhension du lecteur.
De « non-citoyen » à « alien »
Le qualificatif de « migrant sans papiers » renvoie à la législation, à l’administration, à la politique d’immigration, à la gestion des frontières. Mais « alien » renvoie à des images d’ovnis, d’envahisseurs, d’ennemis. L’individu qualifié d’« alien » n’a plus de personnalité et n’a plus d’histoire… Ce n’est plus vraiment un être humain mais une présence étrange, non-désirée, malvenue et dangereuse qu’il convient de détecter, de neutraliser et de supprimer.
C’est toute la « subtilité » de déshumanisation de la page web Aliens.gov. Pas besoin d’écrire que les migrants sans papiers sont moins qu’humains. En les présentant d’abord comme une catégorie menaçante plutôt que comme des personnes ayant des noms, des voix, des familles, des motivations, des parcours, du travail, elle fait disparaître leur statut de personne humaine.
Ce mécanisme est utilisé depuis la nuit des temps. L’objectif de la déshumanisation est toujours le même : priver des personnes du statut d’humain en les représentant comme des êtres semblables à des animaux, à des machines, à des objets ou dépourvus de qualités associées à la personnalité humaine. Pour ne citer en exemple que des utilisations contemporaines, souvenons-nous que les esclaves des colonies françaises avaient un statut juridique de « meubles », que les nazis taxaient les juifs de « sous-hommes » et que le gouvernement Netanyahu a récemment qualifié les Palestiniens d’« animaux humains »…
C’est le processus appliqué sur le site Aliens.gov. Les migrants sans papiers apparaissent à travers une catégorisation réductrice : ils n’existent, en tant qu’aliens, qu’à travers des arrestations, des présences suspectes et dangereuses, des expulsions et des données sur une carte interactive.
Tout cela concourt à produire l’image du migrant sans papiers comme présence étrangère au sein de l’espace étasunien. La question posée à l’utilisateur n’est plus le statut juridique de cette personne migrante mais comment localiser cet intrus ?
Présentation très politique d’un air de rien…
Pour augmenter son efficacité, le site se veut « humoristique ». On peut penser, comme Brian Rosenwald (spécialiste de la politique et des médias) que les partisans de Trump sont susceptibles de percevoir du second degré dans le style de la plateforme…
En réalité, le style « pop culture » provocateur est destiné à irriter les opposants à Trump. Le site ne se contente pas de divertir les partisans du Président mais vise aussi à présenter ses opposants comme des individus dépourvus d’humour, excessifs parce qu’ils ne comprennent pas ou n’encaissent pas la plaisanterie.
Car l’humour confère au message une couche protectrice. Si les détracteurs dénoncent des images déshumanisantes, la réponse est toute prête : ils n’ont pas saisi la plaisanterie. L’expression d’un désaccord politique est ainsi présentée comme la manifestation d’une réaction émotionnelle disproportionnée.
Cette page internet soulève heureusement des réactions politiques.
Un reportage de NBC10 Philadelphia, par exemple, a rapporté que plusieurs organisations de défense des droits des immigrés de Philadelphie avaient condamné le site, la Pennsylvania Immigration Coalition le qualifiant de « honte » et de « trolling sur Internet financé par les contribuables » (provocation, harcèlement en ligne financé par les contribuables). Le même reportage fait état d’inquiétudes concernant le dispositif de signalement, que ces organisations considèrent comme une incitation à la délation…
Aliens.gov. est la mise en pratique du narratif de Trump sur l’immigration : invasion, situation d’urgence, protection, criminalité, expulsion et restauration nationale. Les décrets présidentiels signés en janvier 2025 décrivent l’immigration clandestine comme une « invasion à grande échelle », un « afflux sans précédent d’étrangers en situation irrégulière » et une « grave menace » pour la Nation. La frontière est présentée comme un lieu où se joue, dans la plus grande urgence, la défense du territoire, avec le soutien des forces militaires. Un autre décret, intitulé « Protéger le peuple américain contre l’invasion », établit un lien entre la lutte contre l’immigration clandestine, la sécurité nationale, la sécurité publique et le bien-être économique des Américains.
Les décrets fournissent la doctrine. La page Aliens.gov en fait un spectacle. La page web, sous l’apparence du divertissement lié aux ovnis, est une interface officielle de chasse et de dénonciation des immigrés sans papiers en vue de leur expulsion.
Le sens des mots ; « nous » contre « eux », un vocable tristement célèbre…
La menace, imaginée, ne vient pas seulement de l’extérieur, elle est déjà présente partout : dans la rue, au travail, chez le voisin, dans la foule : « Eux sont parmi nous ». Le « nous » n’est pas défini et renvoie à la population nationale fantasmée, présumée innocente, inconsciente de l’enjeu, menacée et ayant droit à une protection.
« Eux » sont physiquement présents. Il sont proches, doivent être redoutés mais ne font pas partie du peuple américain. C’est un grand classique de la phraséologie politique de la division de la nation et du monde entre les « bons nôtres » et les « dangereux autres ». Cette opposition est très puissante pour transformer un groupe (les Juifs, les communistes, les Palestiniens…) en boucs émissaires responsables de tous les malheurs du peuple. C’est cette vieille stratégie que la page Aliens.gov de la Maison-Blanche met en œuvre et en scène. Elle désigne un groupe « extérieur » maléfique et dangereux (les envahisseurs) tout en incitant les membres du bon groupe « intérieur » (les vrais Américains) à rechercher ses membres et à les dénoncer pour s’en débarrasser.
Capture d’écran d’un extrait de la page Aliens.gov. La formule « The truth is no longer out there » fait référence à la phrase culte de la série X-Files, « The truth is out there » (« La vérité est ailleurs »).
Déshumanisation violente et efficace de l’emploi de « it »
L’une des phrases les plus révélatrices de déshumanisation (processus consistant à enlever à une personne ou à un groupe sa dignité, ses émotions ou son caractère humain) de la page web est : « The Alien is in good hands. We will take care of it… and return it safely to its place of origin. » (L’alien est entre de bonnes mains. Nous allons nous en occuper… et le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine). Les formulations : « Entre de bonnes mains », « prendre soin », « en toute sécurité » semblent bienveillantes, presque humanitaires… Mais l’utilisation du pronom « it », raconte tout autre chose.
L’alien est désigné par it car, en anglais, it s’emploie pour les objets, les notions abstraites, certains animaux selon le contexte ainsi que pour les êtres considérés comme non humains. La personne n’est ni he (il), ni she (elle), ni they (eux). Elle devient#note 1 it : non pas quelqu’un mais quelque chose.
La formule « Return it safely to its place of origin » (Le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine) réduit et remplace l’être humain par une origine essentialisée (1) au nom de quoi « l’étranger » doit être renvoyé. Un point, c’est tout.
Les mots sont tordus, leur sens est déformé. Ils revêtent en réalité un autre sens. Cette pratique, perfectionnée et employée à grande échelle par les systèmes totalitaires de tous poils est devenue la pratique quotidienne des néolibéraux et de toutes les structures supranationales non démocratiques. Quelques exemples (non-exhaustifs) suffiront à comprendre : licenciement est devenu « plan de sauvegarde de l’emploi », l’Europe de la paix est devenu « nous sommes en guerre », assassinat politique d’État est devenu « élimination ciblée », génocide est devenu « droit d’Israël à se défendre », résistance est devenu « terrorisme », etc.
C’est dans la même veine que Aliens.gov présente l’éloignement comme une forme de soin, que l’expulsion est décrite comme le traitement sécurisé d’un objet.
Capture d’écran du site officiel Aliens.gov de la Maison-Blanche. whitehouse.gov/aliens
La « carte des arrestations d’étrangers » est l’une des manipulations les plus abjectes du site.
En effet, dans l’imaginaire collectif les cartes sont factuelles, incontestables, presque évidentes et font donc autorité. Dans ce cas précis, la carte montre uniquement les arrestations.
Ce faisant, elle occulte volontairement, par exemple, les parcours migratoires, les communautés, les chiffres de l’emploi ou du chômage, le nombre de demandes d’asile, l’engorgement des tribunaux…
Le migrant sans papiers n’apparaît sur la carte qu’au moment de son interpellation.
Ainsi, une personne est réduite à un point, une vie à un lieu, une situation juridique à une trace.
Mais la page va encore plus loin . Elle renvoie vers le site de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police des frontières aux méthodes fascisantes sur laquelle les utilisateurs pourront (et devront, s’ils sont de « vrais Américains », signaler des « étrangers suspects ».
Le visiteur est appelé à jouer un rôle actif pour sauver l’Amérique : devenir un observateur actif.
Notons que le terme « suspect » est volontairement flou et permet une interprétation à géométrie variable. L’immense majorité des gens, en effet, ne peuvent pas déterminer le statut migratoire d’une personne simplement en la regardant… Mais tout est soupçonnable : l’accent, la langue, la couleur de peau, le lieu de travail, les horaires de travail, le lieu de résidence, la tenue vestimentaire, les horaires de présence dans l’espace public, le comportement physique ou gestuel, le langage, la perception d’une «différence», le sentiment d’être en insécurité… Bref, n’importe quel sentiment ou soupçon devient potentiellement une forme de participation citoyenne pour purger l’America first des envahisseurs…
Voilà l’intention la plus grave de ce site web : orienter la perception du public (fondée, infondée, fantasmée, imaginaire, etc.) vers la délation pour qu’elle deviennent un élément de base de l’appareil répressif gouvernemental,
Et une fois qu’un être humain a été redéfini comme une présence étrangère, qu’il a été réifié, l’expulsion peut être présentée comme une question de bon sens pour sauver l’Amérique et son peuple alors que c’est un choix politique.
Illégalité, invasion et grand remplacement
La page Aliens.gov de la Maison-Blanche pousse et assume la manipulation des esprits jusqu’au bout.
Son langage passe d’alien à invader (envahisseur). Elle affirme que ces « aliens » sont des « Illegals » (clandestins) qui ont « envahi » le pays. L’objectif de cette substitution de sens est de supprimer tout débat politique. Plus question de discuter ou de débattre des politiques d’immigration, de positions à l’égard des migrants sans papiers, de procédures régulières, de gestion des frontières, de droit d’asile, d’accès au travail, de politique de régularisation, de rétention, de détention, d’expulsion, de regroupement familial, etc.
Car l’invasion relève d’un autre registre. Les invasions ne se gèrent pas, elles se repoussent. Elles ne relèvent pas du domaine de la politique mais de la défense nationale, de la guerre.
Le danger et la peur qu'il engendre automatiquement remplacent le débat politique et font croire à une logique de bon sens, celle qui doit s’imposer comme une évidence politique. Le site internet ne se contente pas de présenter les aliens comme un danger pour « chaque famille américaine, chaque communauté et l’avenir de notre nation ». Il fait de Donald Trump un héros : celui qui a été le premier à reconnaître la menace et qui a le courage d’agir : « Le Président Trump a été le premier à dénoncer le danger réel que représentent les aliens » alors que « d'innombrables présidents, membres du Congrès et hauts fonctionnaires savaient exactement ce qui se passait. Au lieu de protéger les citoyens américains, ils ont choisi de le couvrir et même d'accélérer l’invasion. Jusqu'à ce qu'un homme ait enfin le courage de dire la vérité ».
Le récit, bien rodé fait de Trump le sauveur des Américains : il a le courage de nommer et de mettre en garde le vrai peuple américain contre un danger caché, les « aliens », de porter secours à son peuple vulnérable contre les « envahisseurs » et de le protéger en énonçant la seule solution possible à leur présence : « Expulsez-les tous.»
Mais au fait, les Américains des Etats-Unis ne sont-ils pas tous des immigrés qui ont exterminé les « natifs », occupé leurs terres, détruit leurs modes de vie, leurs langues, etc. ? Bref, de vrai envahisseurs ?!
Note
1 - Essentialiser quelqu'un, c'est réduire cette personne à une seule caractéristique ou à une nature fixe et immuable liée à son groupe d'appartenance (genre, origine, religion). On lui attribue des traits permanents en oubliant sa complexité, sa liberté et son histoire personnelle.
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