Hommage à Henri Maler

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Henri Maler

 

Nous diffusons l'hommage à Henri Maler, intellectuel libre, militant révolutionnaire et fondateur d’Acrimed disparu le 3 octobre, publié par Jacques Sapir sur le site Fréquence populaire. Un hommage personnel, retraçant cinquante ans d’amitié, de combats politiques et de fidélité à l’esprit critique. 

Henri Maler est mort le 3 octobre.

L’ironie du sort veut qu’il nous ait quitté alors qu’éclatait l’un plus grands mouvement lycéen et étudiant de ces dernières années, lui qui fut, dans les années de l’immédiat post-68 un des grands théoriciens et organisateurs des mouvements de la jeunesse. Il laisse un vide considérable, tant dans le paysage politique français que dans le cœur de certains d’entre nous.

Henri Maler a connu plusieurs vies. Il est aujourd’hui connu, à juste titre, comme l’un des fondateurs d’ACRIMED, et l’un de ses inspirateurs. Mais, son action ne commence pas 1996, loin de là.

Né en 1946, il rejoint l’UNEF en 1966, puis la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) en 1967 ou il rencontre, au début du printemps 1968, Isaac Joshua. Ensemble, ils animeront la « minorité » de la Ligue Communiste, qui s’oppose à l’adhésion de cette organisation à la IVème internationale, avant d’en sortir en 1971 avec quelques centaines de militants pour fonder l’Organisation Communiste Révolution (l’OCR, plus simplement appelée « Révolution », voir « Révo »). Avec Isaac Joshua (« Isy ») Il dirigea cette organisation, ce « groupuscule » selon les bourgeois de diverses obédiences, qui était entre-temps devenue l’OCT, de 1971 à 1980. Après l’éclatement de cette organisation, il revint à ses premières activités, professeur de philosophie en Lycée, puis une thèse de doctorat en Histoire Sociale en 1992 dont il tira deux livres, Congédier l’Utopie (chez l’Harmattan) en 1994 puis Convoiter l’Impossible (chez Albin Michel) en 1995.

Recruté à l’Université de Paris-VIII Vincennes en 1996 où il enseigna jusqu’en 2012, il fonda, à la suite du grand mouvement social de 1995, l’Association Action-Critique-Média ou ACRIMED en 1996. Il en fut, jusqu’en 2015, le principal animateur, se distinguant notamment par sa critique féroce mais toujours rigoureusement documentées et argumentée des médias, et en particulier lors de la campagne du référendum de 2005.

Son œuvre écrite, essentiellement des articles de revues mais aussi des livres, écrits individuellement ou collectifs, est immense. Son œuvre de pédagogue aussi. D’autres que moi pourront, et mieux que moi, en faire la recension et l’analyse. Ce qui est sûr est qu’elle restera. Mais, le propos de ce texte n’est pas de faire une nécrologie conventionnelle ou académique. Il est de rappeler qui fut Henri Maler au travers de quelques rencontres. Plus qu’une nécrologie, c’est donc un portrait, ou une esquisse.

J’ai rencontré Henri, sous le pseudonyme hérité de la Ligue Communiste de « Rivière » peu après mon adhésion à « Révolution » ou juste « Révo » comme nous le disions à l’époque, en janvier 1972. Je n’étais pas vierge politiquement, loin de là. Lycéen dans un des lycées les plus politisés de Paris, le lycée Buffon, j’étais entré après 1968 dans une organisation maoïste traditionnelle, que nous avions quitté avec mes camarades de l’époque en raison de son dogmatisme et de son stalinisme. Mon opposition au « spontanéisme » de la Cause du Peuple et à ses outrances, tout comme celle au trotskysme rance de la Ligue Communiste (un voyage d’étude de langue en URSS en 1970 m’avait définitivement ouvert les yeux) me conduisit à tenter de trouver une organisation qui puisse échapper à ces défauts, pour moi, rédhibitoire. Je me rapprochais un temps de VLR, et de son journal « Tout », l’organisation créée par Roland Castro et par Etienne Grunbach. Celle-ci décida de s’autodissoudre dans le mouvement de la jeunesse de 1971 (le mouvement « Guyot »). Cela me sembla un gros gâchis, mais je décidais de tourner la page, mon bac en poche, et m’inscrivit à l’IEPP, vulgo « Sciences-Pô ». J’atterris donc à Dauphine, où à l’époque, se tenait l’Année Préparatoire de l’IEPP, et y fit connaissance de quelques militants d’une organisation balbutiante, « Révolution ». Je connaissais un peu les débats au sein de la Ligue Communiste et la sortie de la « mino » (la minorité) de la LC me sembla un bol d’air.

Le discours qui y était tenu était très novateur à l’époque. On ne tenait pas les textes des « grands anciens » pour des acquis intangibles mais, au contraire, on cherchait à voir ce qui était vivant et ce qui était mort dans ces écrits. Fin janvier, nous eûmes droit, nous militants du secteur étudiant, à une école de formation sur la nature de l’URSS faite par « Rivière », soit Henri Maler. La subtilité de la pensée, la tentative de relier en permanence des « faits » avec une explication politique me convainquirent immédiatement.

Je passe sur les détails et les années. Mes contacts avec les deux responsables, « Henri » et « Isy » se firent plus fréquents. Le travail d’Isaac Joshua me sembla d’abord plus intéressant. Il se posait une question fondamentale, du moins pour nous à l’époque et pour moi en particulier, quand est-ce que la trajectoire politique de l’URSS avait-elle divergé pour produire ce qu’elle avait produit, la Grande Famine, le Goulag, et ce qui nous semblait une attitude contre-révolutionnaire à l’internationale. N’oublions pas que la mémoire de l’écrasement du « Printemps de Prague » était fraiche dans nos esprits.

Isy, ayant découvert que je lisais le russe, me coopta à la rédaction du journal et me chargea de tenir une rubrique sur ce qui se passait dans le « bloc soviétique », que ce soit dans Révolution ! ou dans L’Étincelle. De fait, cela me mit régulièrement au contact d’Henri. Les discussions se firent plus nombreuses. Et c’est là que je pris une première leçon. Henri avait l’habitude de dire que la réalité et la théorie ne sont pas la même chose et n’ont pas le même rythme. Il ajoutait que si cette réalité contredisait explicitement la théorie, alors il fallait remettre cette dernière en question. Mais ce ne fut qu’une leçon. Il y eut aussi celles concernant l’espace politique, un mot que je découvris, et Henri Maler était expert dans l’utilisation de cette notion, voire de ce concept.

J’ai ainsi le souvenir d’une nuit passée dans la camionnette qui amenait le matériel de l’organisation lors de la « Marche des LIP », à la fin septembre 1973. Henri parlait ; en partie pour ne pas s’endormir, en partie parce qu’il aimait cela, avec ce débit rapide, ce sens de la formule et cette acuité coupante que nous lui connaissions. De thèmes politiques, nous passâmes à des choses plus personnelles, l’histoire de nos familles respectives, et je devinais au peux qu’il m’en dit que celle de sa famille avait été douloureuse[1], puis nous revînmes à la politique. Ce fut là où, au-delà de la politique, nous sympathisèrent. De là naquit une amitié qui devait survivre aux péripéties de la politique. C’est là où je sentis pour la première fois la douleur qui le rongeait et sur laquelle il était d’une pudeur extrême. De là aussi naquit son idée que, au-delà de mes affiliations politiques existantes ou futures, je pouvais l’aider à voire plus clair dans ce qu’avait été la (les) révolutions russes.

La fusion avec la « Gauche Ouvrière et Paysanne », une ancienne scission du PSU, accéléra les débats, mais aussi en un sens, la décomposition de l’organisation, devenu OCT. Toujours responsable de rubrique, j’étais pris sous un feu croisé des arrivant de la GOP, très « maoïste » et voulant absolument que l’URSS ait divergé avec l’arrivée de Khrouchtchev, et les anciens de la « mino » pour qui l’involution de l’URSS datait de l’expulsion de Trotsky (je caricature à peine).

Or, mes travaux, menés en partie dans le cadre de Sciences-Pô, mais aussi en partie de manière autonome, me faisait penser que les deux avaient tort. Ayant passé le diplôme de Science-Pô, j’en parlais avec Isy et Henri, et j’indiquais mon choix d’aller faire une thèse de 3e cycle à l’EHESS avec Charles Béttelheim, qui avait été le professeur d’Isy et qui, lui aussi, menait un travail important de relecture de l’histoire de l’URSS. Isy et Henri m’y encouragèrent, mais Henri me pris à part et me dis de pousser mes travaux jusqu’à leur aboutissement logique sans me soucier de la « ligne » de l’organisation. Cela me surpris. Rétrospectivement, je pense que cela illustre la liberté d’esprit qu’avait Henri Maler, et ce fut certainement un des conseils les plus précieux que je reçus. Cela illustre aussi les doutes qu’il avait sur l’idéologie des organisations d’Extrême-gauche, doutes qu’il avait tenté de clarifier.

La crise qui couvait dans l’OCT éclata. Elle se solda par le départ d’une large partie des ex-GOP, mais aussi de certains militants venus de la « mino ». Henri Maler subit des attaques odieuses et injustifiées. Épuisé par cette bataille politique, mais aussi très profondément blessé, il quitta à son tour l’OCT en 1978. Je ne le perdis pas complètement de vue. Pour retrouver son poste à l’Éducation Nationale, il avait besoin de certificats médicaux. Mon père, psychanalyste de renom mais aussi ancien militant communiste, les lui fournit. Ce fut quelque chose qu’Henri n’oublia jamais. Il semble d’ailleurs que ces deux intelligences se rencontrèrent, s’observèrent, se comprirent probablement. Mais Henri refusa obstinément, mais non sans peine, de s’allonger sur le divan que mon père lui tendait espérant ainsi soulager la douleur qui le rongeait. Nous en plaisantâmes par la suite, car il savait que mes relations avec mon père, qui n’avait pas accepté facilement que je ne devienne pas médecin, pouvaient être complexes et parfois compliquées. Nous restâmes donc en contact, distant.

Je publiais mon premier livre en 1980, Pays de l’Est : vers la Crise généralisée, qui reprenait de développait les chroniques que j’avais tenues dans le journal de l’OCT. Ce fut une autre occasion de reprendre contact.

Travaillant avec Charles Bettelheim, je découvris dans les archives de son centre, le CEMI (le même que je dirige maintenant) le texte d’Isaac Joshua sur la nature de Cuba, texte dont il avait extrait un article pour le journal de la JCR au début de 1968, et qui avait convaincu Henri de se rapprocher de lui. Et ce texte, écrit à la suite d’une mission de plusieurs mois dans les instances de planification cubaines, mission que lui avait fournie Bettelheim, portait en lui suffisamment de choses nouvelles, en particulier l’idée de deux modes de production superposés, un « explicite » se prétendant socialiste, et un autre, « implicite », qui était resté capitaliste. Ce texte, datant donc de 1967, analysait aussi le tournant autoritaire que Cuba était en train de prendre. Nous eûmes une longue discussion, Henri et moi, sur les implications théoriques et politiques, de ce texte. Je crois me souvenir qu’elle date de début 1982. J’eus d’ailleurs une discussion, mais plus courte, avec Isy qui, à ma grande surprise, et sans renier son texte le moins du monde, ne lui accordait pas la même importance.

Nous continuâmes à nous voir, de temps en temps. Je terminais ma thèse d’État, entamée sous la direction de Michel Aglietta (hélas décédé lui aussi en 2025) et je développais ma vision du système soviétique, qui fut la forme prise par le développement d’un capitalisme national, de l’URSS et de sa crise qui devenait chaque jour plus évidente. Je m’étais lié d’amitié avec Moshe Lévine, un très grand spécialiste de l’histoire sociale de la Russie et de l’URSS.

Vint la dissolution de l’URSS. Je reçus une invitation du Bureau Politique de la Ligue Communiste devenue Révolutionnaire (suite à sa dissolution en 1974 après la manifestation du 21 juin), pour parler « de l’URSS ». Avant que de m’y rendre, j’appelais Henri, qui éclata de rire et me fit le profil psychologique de ses anciens camarades, en me prévenant d’avoir à m’attendre à des « choses assez étranges », j’ai conservé son expression en mémoire.

Ah, pour étrange, cette réunion le fut ! A chaque fois que j’avançais une description ou une analyse en donnant mes sources et mes données, je me heurtais à Hubert Krivine (frère jumeau d’Alain et visiblement chargé de gérer une discussion potentiellement explosive), qui me disait « oui, vous avez certainement raison, mais Trotsky dans…a écrit à ce sujet… ». Entre une scholastique, même bienveillante, et la réalité à laquelle je tentais de donner sens, il y avait un gouffre qu’Hubert et ses camarades n’étaient pas prêts à franchir.

Je rappelai Henri pour lui faire le compte rendu de cette réunion. Ce fut une longue discussion téléphonique. Il rit beaucoup, à nouveau, et me fit l’analyse de ce que signifiait cette rigidité intellectuelle à laquelle je m’étais heurté. Je dois signaler cependant que l’un des membres du BP de la LCR m’avait semblé plus réceptif à ce que je disais, Daniel Bensaïd. Cela n’étonna nullement Henri, qui le connaissait bien, et qui l’estimait.

À nouveau, nos contacts s’espacèrent. Je m’investissais de plus en plus dans les événements se déroulant en Russie. De temps en temps, je recevais un coup de téléphone d’Henri. Nous échangions sur ce qui se passait là-bas. Il était attentif aux mouvements sociaux dans la transition. Je passais un peu à côté du mouvement social de l’automne 1995, accaparé par la situation russe. Je notais le rôle d’Henri dans la création d’Acrimed mais, surtout, je lus très attentivement Convoiter l’Impossible qu’il m’envoya. Nous eûmes une longue discussion sur les thèmes qu’il développait dans cet ouvrage en 1997. Ce livre, je l’ai conseillé à des générations d’étudiants et il reste, à mon sens, un des ouvrages majeurs de la pensée radicale en France.

Je ne repris terre avec la politique française qu’à l’occasion du référendum de 2005. Naturellement, je retrouvais Henri qui, depuis son donjon d’Acrimed, décochait quotidiennement flèches et autres projectiles à une presse qui alors commença à se déshonorer, mais aussi à d’ex-camarades devenus des « chiens de garde » du système. Il était en pleine forme, et d’une productivité étonnante. Même quand il écrivait sous pseudonyme, son style et la finesse de ses analyses révélait à qui savait l’auteur réel, « tout comme la trompe annonce le mammouth ». Ceux qui ont vécu la sortie de la « mino » fin 1970 et début 1971 comprendront…

Il s’intéressait moins à la Russie contemporaine, mais gardait intact son intérêt pour la Russie prérévolutionnaire et pour les années qui suivirent la Révolution d’octobre. Cela avait visiblement à faire à la réflexion qu’il développait alors sur l’utopie communiste.

A deux reprises, il me fit des demandes précises sur mes travaux, mais aussi sur mes archives, sur cette période. La première fois en 2012 et la seconde en 2019.  Magie d’internet, mais aussi parce que nombre de mes travaux avaient été numérisés, je pus en un clic (voire en 2 ou 3) lui transmettre ce qu’il voulait.

Nous eûmes, à chaque fois, l’occasion de discussions intenses, par téléphone et par courrier électronique. En 2019, il ne me cacha pas que sa santé déclinait. Mais son intelligence restait la même, lumineuse, précise, affutée comme un rasoir. En 2022, Isaac Joshua mourut. À l’occasion, Henry écrivit un très beau texte[2].

Henri a légué ses archives le 21 mars 2026 à La Contemporaine. À l’occasion, il écrivait [3]:

« J’ai longuement hésité avant d’effectuer ce dépôt d’archives consacrées à l’Organisation communiste Révolution (OCR) et à l’Organisation communiste des travailleurs (OCT). Depuis ma rupture brutale et irréversible avec l’OCT en juin 1978, je n’ai plus appartenu à aucune organisation politique et je n’ai cessé de réviser les fondements et les modalités de mon engagement. Près de cinquante ans plus tard, mes positions personnelles sont très éloignées de ce qu’elles furent. Mais un bilan critique, voire très critique, n’exclut nullement une forme de fidélité : une fidélité élective, mais sélective, très sélective. Effacer les traces de ce passé collectif serait une forme de reniement. D’autres sans doute ont fait ce choix : ce n’est pas le mien. C’est donc un passé assumé que je mets en dépôt ».

D’autres l’on certainement mieux connu dans cette dernière période. Je m’efface et leur laisse volontiers la parole. Mais, des années 1970 aux années 2000, je garde un immense respect pour l’homme, pour l’ami, tout comme pour l’intellectuel et le militant qu’il fut. Il fut, si je puis utiliser cette expression cinéphilo-soviétique mon « premier maître » (Первый учитель).

À ses enfants, à sa famille, à ses amis, je présente toutes mes condoléances attristées et affectueuses.

Jacques Sapir

Ici chacun sait ce qu'il veut,
Ce qu'il fait quand il passe
Ami, si tu tombes
Un ami sort de l'ombre à ta place

[1] La vérité, je ne l’ai su qu’au travers du beau texte qu’il écrivit sur sa mère, disparue alors qu’il avait quatre ans, à la fin de sa vie https://www.henri-maler.fr/Niuta.html

[2] Voir « Pour Isaac Joshua », https://www.henri-maler.fr/Pour-Isaac-Johsua.html

[3] https://www.henri-maler.fr/Mes-Archives-a-La-Contemporaine.html